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dimanche 11 janvier 2009

Entretien Association Fabble - 1999

Interview d'Éric Stalner parue dans sur le site de l'association Fabble en 1999
Propos recueillis par Bernard Launois et publiés sur le site de l'Association Fabble en 1999

« La bande dessinée est un métier de passion, d'amour, d'envie, de plaisir. »

Depuis combien de temps dessinez-vous ?
Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours aimé dessiner. Lorsque nous étions petits, mon frère et moi, nous faisions des petites devinettes en BD que nous vendions pour 20 ou 50 centimes à notre mère, nos vrais débuts professionnels en quelque sorte. Plus tard, adolescents, nous avons copié les super-héros américains de Strange et Marvel. Dessiner n'était pas une obsession dans ma jeunesse mais un désir permanent. Les marges de mes cahiers de classe étaient remplies de dessins, comme tous ceux qui font le même métier que moi je suppose.

Depuis combien de temps faites-vous de la BD ?
J'ai commencé véritablement la bande dessinée chez Glénat toujours en compagnie de mon frère en 1988 avec Les Poux édité en mars 1989 dans la collection Vécu. Le scénariste s'appelait Christian Mouquet. Il y a eu trois tomes et c'était une histoire d'anarchistes russes que j'aimais beaucoup. Le titre de la série provenait d'une phrase de Lénine : "Dans la nouvelle Russie il n'y a pas de place pour les poux, ou bien le socialisme tuera les poux ou bien les poux tueront le socialisme". Cette BD est sortie quelques mois avant la chute du mur de Berlin. C'est parfaitement involontaire même si cela peut paraître prémonitoire.

Vit-on vraiment de la BD ?
Il y a de grandes différences dans le traitement des auteurs suivant leur nombre d'albums vendus, la reconnaissance du public. Mais si c'est très important d'être honnêtement rémunéré et de recevoir les doux fruits de son dur labeur (larme de reconnaissance) le principal n'est pas là, en tout cas pour moi. Je dirais que je vis de la BD mais surtout avec et pour la BD. C'est un métier de passion, d'amour, d'envie, de plaisir. Je serais riche que je paierais pour continuer.

N'y a-t-il pas des moments de lassitude et d'envie de faire autre chose ?
De temps en temps peut-être mais c'est tellement rare que cela ne vaut pas la peine d'en parler. Ce qu'il y a parfois de pénible ce sont les moments de doute et cela c'est dur à supporter. Si j'arrêtais la BD, je ferais de l'illustration peut-être, de la pub ou autre chose. Ce qui est certain c'est que tant que je le pourrai, je dessinerai.

Pourquoi avoir décidé d'abandonner les scénaristes (Christian Mouquet pour Les Poux et Daniel Bardet pour Le Boche et Nordman) ?
Ce n'est pas un abandon, c'est simplement l'envie de changer, de tracer son chemin tout seul et surtout de raconter ses propres histoires.

À l'époque des Poux, vous signez A. et M. Stalner : pour quelle raison ?
Stalner est un pseudonyme. Éric est mon vrai prénom, mais au début j'avais pris aussi un prénom pseudo : Martin. Pourquoi prendre un pseudo est une autre question et les réponses sont multiples. Disons que c'est pour le plaisir de se créer une nouvelle personnalité. Les psychanalystes y verraient peut-être le refus du père, l'aveu d'un trouble intérieur ou une peur schizophrénique violente du moi face à l'agression du monde extérieur mais les psychanalystes se fichent de la BD et c'est tant mieux ! Déjà qu'ils disent qu'Astérix et Obélix ont des rapports troubles entre eux…

Reprendrez-vous un jour Fabien M., ne serait ce que pour faire rencontrer Fabien M. et Klaus "Le Boche" comme vous l'aviez envisagez dans une autre interview ?
En fait, c'est dans ma nouvelle série La Croix de Cazenac qui sort en septembre [1999] chez Dargaud. Cela débute en 1914 et dans un tome futur (le 3e ou le 4e), on rencontrera Fabien et Klaus en clin d'œil plus qu'en vrai personnages. Encore que… qui sait ?

En combien d'albums avez-vous prévu la saga berrichonne Le Fer et le Feu ?
C'est une question qui a rarement une réponse précise. Cela dépend de beaucoup de choses. Pour l'instant il y en aura au moins 4 tomes. Après on verra pour une suite…

Une nouvelle ère commence, travailler seul (sans votre frère). Y a-t-il de l'appréhension ?
Oui, c'est drôle, c'est comme un nouveau début. Mais c'est passionnant, cela donne le sentiment d'être au départ et à l'arrivée de la création. Je n'ai pas d'appréhension au contraire je suis plutôt serein. J'adore dessiner (on commence à le savoir !) cela ne me fait pas peur d'entamer seul tant de nouveaux projets.

Est-ce que vos manières d'envisager la BD sont devenues divergentes ?
Non, je ne pense pas. C'est plutôt le désir après avoir parcouru un bout de chemin ensemble de se retrouver seul maître de son destin. Je gère mon emploi du temps, je n'ai de compte à rendre qu'à moi-même et je crois que je me sens plus libre. Je pense que mon frère a le même sentiment…

Nous savons que deux séries vont démarrer, l'une dès septembre [1999] pour La Croix de Cazenac. En combien de tomes est prévue cette intrigue en pleine Première Guerre mondiale ?
Même question suivie d'une même réponse un peu évasive. Cela dépend de plein de choses : de la réussite de l'histoire, de l'intérêt des lecteurs pour cette histoire, du soutien de l'éditeur, de ma propre envie ainsi que de celle de mon co-scénariste et néanmoins ami, du renouvellement de nos idées, etc… Pour l'instant on ne pense qu'au tome 2 et c'est déjà bien comme ça. Ce qui est sûr c'est que l'on en fera pas une histoire qui s'étire comme un chewing-gum mais plutôt des cycles de 2 ou 3 bouquins sur le même sujet. En fait, cela se situe durant la Première Guerre mondiale mais ce n'est pas un livre sur la guerre. Les sujets sont donc variés… Le tome 2 devrait se passer en Russie, un tome sur "le Lusitania" (bateau coulé en 1915), un avec Mata Hari. Nous avons plein d'idées, mais tout est lié au mystère de la croix de Cazenac…

L'autre série, La Forêt de Pierre [Le Roman de Malemort], est prévue pour quand ?
Le titre n'est pas définitif, je cherche… si vous avez des idées n'hésitez pas à me les communiquer ! La sortie est prévue pour octobre [1999], je crois. C'est allé beaucoup plus vite que prévu parce que je suis rentré totalement dans cette histoire très différente de ce que je faisais d'habitude et je me suis senti totalement à l'aise. J'ai beaucoup de mal le soir à me sortir de cet univers.

Allez-vous changer de style de dessin ?
Changer radicalement de style me paraît difficile, mais c'est vrai que mon approche est un peu différente, plus humoristique, plus libre peut-être.

Envisagez-vous d'utiliser l'ordinateur pour faire votre BD (mise en couleur par PAO), comme c'est un peu la mode chez des confrères ou bien faire appel à un coloriste comme c'est le cas pour La Croix de Cazenac ?
Toujours ce bon vieux travail à la main ! Jean-Jacques Chagnaud qui fait les couleurs du Fer et le Feu va faire celles de La Forêt de Pierre [Le Roman de Malemort], j'ai toute confiance en lui de même qu'en Isabelle Merlet qui a pris en mains les couleurs de La Croix de Cazenac avec beaucoup de style et d'élégance.

Combien faut-il de temps pour dessiner un album ?
Un certain temps, un temps certain et le temps qu'il faut de longues journées de 10-12 heures multipliées par 6 jours par semaine. Je suis loin des 35 heures…

Envisagez-vous d'écrire exclusivement des scénarios pour un autre dessinateur dans l'avenir ?
Avec Pierre Boisserie, co-scénariste talentueux de La Croix de Cazenac, nous avons travaillé sur une nouvelle histoire, un western futuriste avec un très bon dessinateur : Jitéry [projet avorté]. C'est la première fois que je fais un scénario pour quelqu'un d'autre. J'aime beaucoup cela, même si je me sens un peu perdu parce que j'ai les personnages en moi mais je ne les ai jamais couchés sur le papier. Cela dit écrire pour les autres, c'est bien, mais je ne veux pas trop le faire, le dessin toujours le dessin !

Comment voyez-vous l'avenir de la BD ?
Radieux ! Pas vous ? Un peu d'optimisme, cela fait du bien !...

interview © Bernard Launois / Association Fabble
visuels © Stalner - Bardet - Boisserie - Mouquet / Dargaud - Glénat

vendredi 2 janvier 2009

Entretien La Lettre de Dargaud - 1999

Interview d'Éric Stalner parue dans La Lettre de Dargaud n°49 en septembre 1999 lors de la sortie de La Croix de Cazenac T1
Propos recueillis par François Le Bescond et publiés dans La Lettre de Dargaud n°49

« Je suis assez classique comme garçon ! »

Une saga familiale à la rentrée. Voilà ce que nous proposent Éric Stalner et Pierre Boisserie avec La Croix de Cazenac (Dargaud). Une nouvelle histoire de famille dans tous les sens du terme puisque Éric réalise cette série sans Jean-Marc, son frère, avec lequel il poursuit toutefois Le Fer et le Feu chez Glénat. En attendant plusieurs autres surprises…

En racontant l’histoire de cette famille, aviez-vous en tête d’autres sagas familiales comme Les Maîtres de l’orge ?
Non, pas précisément. Le point de départ pour Pierre (Boisserie, le coscénariste) et moi, c’était 14-18. On voulait simplement raconter une histoire à travers la guerre. Tardi l’a suffisamment bien montré. Ce serait audacieux de chercher à faire mieux. La toile de fond c’est cette période dure, tranchante, sans pitié, et ce sont trois hommes, un père et deux fils avec un secret, un héritage et aussi un travail : espion de père en fils depuis Napoléon Ier. Alors c’est sûr, c’est une histoire familiale. Le Fer et le Feu aussi.


Les Cazenac sont plongés en pleine guerre et, comme d’autres, ils lui paient un lourd tribut. Mais n’est-ce pas pour autant une histoire de manipulation plutôt qu’un récit de guerre ?

14-18, c’est un grand bouleversement. L’horreur qui s’abat comme la peste et qui dévaste toute la jeunesse européenne. Nous ne sommes pas historiens, des centaines de bouquins ont été écrits sur le sujet. Ce qui nous intéresse dans La Croix de Cazenac ce sont les rapports humains et aussi le mystère qui traverse toute cette histoire et qui fini par prendre plus d’importance pour les protagonistes que la guerre elle-même. C’est effectivement une histoire de manipulation, d’espionnage, mais aussi une histoire d’amour entre des personnages vivants et d’autres disparus depuis longtemps.

À la lecture de ce premier album, on découvre que le "candide" de la famille aura un rôle déterminant, se découvrant un tempérament insoupçonné…
C’est vrai, au début Étienne, jeune séminariste a sa voie toute tracée. Il a des vérités toutes faites, des certitudes comme on peut en avoir à son âge et dans sa condition. Et puis tout bascule et il se rend compte que la vie, ou plutôt sa vie, c’est autre chose.

Comme le laisse entendre la couverture, le personnage féminin (Louise) a un rôle clé dans cette histoire.
Je n’en ai pas encore parlé, mais c’est exact. Comme souvent la femme agit comme un révélateur, comme un élément déterminant dans une histoire. Dans Cazenac, elle n’est pas, à proprement parler, l’héroïne, mais sans elle, rien n’est possible. En plus, c’est un personnage double, ambigu dans ses relations amoureuses comme dans son engagement. L’image de Mata Hari n’est pas si éloignée !

Vous faites référence à l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand dans les Balkans, point de départ du premier conflit mondial et de votre histoire. Comment avez-vous réagi en voyant les récents événements tragiques survenus dans les Balkans ?
J’ai réagi comme beaucoup de gens. Un sentiment mélangé de tristesse, de crainte et d’incompréhension. On entend beaucoup en ce moment à la radio (un dessinateur de BD vit beaucoup avec la radio !) des gens sentencieux qui ont tout compris et qui nous expliquent tout sur tout. Moi, je ne sais pas, je suis partagé. La seule chose que je vois, ce sont des gens qui souffrent. Il doit bien y avoir une sacrée dose de violence profondément enfouie dans la nature humaine.

Combien de volumes prévoyez-vous ?
L’histoire se conclut avec le troisième volume. Mais nous avons envie de continuer avec les personnages sur d’autres aventures. Nous avons en tête plein de rebondissements possibles et, comme nous sommes déjà vraiment attachés au climat, au style de Cazenac, cela durera peut-être (sûrement) un peu.

Un mot sur Pierre Boisserie avec qui vous avez écrit La Croix de Cazenac ?
C’est une rencontre. Nous nous connaissons depuis peu et, même si nous sommes très différents de tempérament, nous partageons plein d’idées. Nous nous sommes rencontrés sur un festival (il co-organise le festival de Buc près de Versailles début octobre) et nous avons rapidement sympathisé. L’idée de travailler avec lui s’est imposée à moi petit à petit. Il me montrait des scénarios qu’il avait écrits et je les trouvais toujours intéressants. Un jour, nous avons décidé de faire quelque chose ensemble et voilà ! Nos différences s’accordent bien, je crois.

Vous avez attaché beaucoup d’importance à une autre facette de l'album : la couleur signée Isabelle Merlet…
Ahhh, la couleur ! C’est un souci, je suis bien placé pour en parler. C’est vraiment délicat, difficile même. Le métier de coloriste est peu reconnu, je trouve, alors que cela prend de plus en plus d’importance. Les lecteurs sont plus exigeants qu’avant sur la qualité d’un album, au niveau de l’histoire, du dessin, mais aussi de la couleur. Une mauvaise couleur peut tuer une histoire, j’en sais quelque chose. À mon avis, les coloristes sont des auteurs à part entière et ils devraient être reconnus comme tels. Ils apportent une part importante dans la réussite d’une BD. Je parle principalement des histoires réalistes dans lesquelles faire passer l’émotion, la vie, les sentiments est une vraie difficulté. Le choix des couleurs comme la technique doivent être impeccables. Isabelle a fait un travail vraiment formidable sur Cazenac. Elle est exigeante et elle a raison. Pour moi, dans cette série, nous sommes trois : Pierre, Isabelle et moi. Je trouverais normal que son nom figure sur la couverture de l’album.

Une autre histoire de frères, la vôtre, Jean-Marc, partant vers d’autres aventures…
Oui, c’est une bonne chose, je crois. Nous avons travaillé dix années ensemble et maintenant, nous avons des envies un peu différentes. Cela me donne un peu le sentiment d’être toujours un auteur débutant. Mais nous continuons toujours ensemble Le Fer et le Feu.


Cette série s’inscrit, tout comme Fabien M., dans un registre dit d’aventure réaliste. Acceptez-vous cette étiquette d’auteur "classique" ou cela vous semble-t-il sans signification ?
À quarante ans, j’ai un peu fait le tour de moi-même, je connais les bons et les mauvais côtés du bonhomme. On peut dire que je suis assez classique comme garçon ! Dans le dessin, je dois l’être aussi, même si, parfois, j’ai des envies un peu différentes. Au niveau de mes goûts, je suis assez éclectique. Cela dit, les classifications sont faites pour être bousculées et les étiquettes pour être changées.

Quelques mots sur vos prochains projets ?
Dargaud publiera dans les mois qui viennent une nouvelle série que j’ai, là encore, coécrite avec Pierre Boisserie, mais qui sera dessinée par un nouveau prodige du dessin qui vient de l’animation. Ce sera un western fantastique qui devrait paraître sous le nom de Julius B. J’ai aussi un projet – plus qu’un projet – chez Glénat : Le Roman de Malemort. Je fais le scénario et le dessin tout seul, et Jean-Jacques Chagnaud est le coauteur coloriste. Lui aussi fait un formidable boulot : comme dans Le Fer et le Feu ! Mieux même peut-être car l’histoire permet plus de liberté. J’ai d’ailleurs moi aussi pris beaucoup de plaisir à la faire. Plaisir. Voilà, plaisir, c’est le mot de la fin, je crois que c’est celui qu’on doit retenir.

interview © François Le Bescond / La Lettre de Dargaud
visuels © Stalner - Boisserie / Dargaud
photo © Rita Scaglia / Dargaud

mercredi 17 décembre 2008

Boisserie et Stalner : Il était une fois Cazenac - 2005

Texte de Pierre Boisserie paru dans La Lettre de Dargaud n°85 en septembre 2005 lors de la sortie de La Croix de Cazenac T7
Texte publié dans La Lettre de Dargaud n°85

Pierre Boisserie et Éric Stalner, septembre 2008 © Pierre Francillon

Boisserie & Stalner : Il était une fois Cazenac

Le septième titre de La Croix de Cazenac, Les Espions du Caire, inaugure en septembre le troisième cycle de cette série d’aventure sur fond d’espionnage. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas encore la série, une intégrale réunissant les trois premiers épisodes du premier cycle est sortie cet été, présentant notamment la série. Nous avons repris le texte d’introduction de Pierre Boisserie, coscénariste de Cazenac en compagnie d’Éric Stalner qui est aussi le dessinateur.

Les lecteurs qui viennent nous voir en dédicace nous posent souvent la même question : Pourquoi la guerre de 14-18 ? Je me suis dit que cette intégrale était l’occasion idéale pour répondre une bonne fois pour toutes à cette question et éclairer les nouveaux lecteurs.

Un peu d’histoire
À la fin du siècle dernier, alors que je commençais à plonger un orteil dans le grand bain de la BD, Éric (Stalner) décidait de son côté de se lancer en solo dans un nouveau projet. Bien que nous ne sachions toujours pas pourquoi dix ans plus tard, nous avions déjà étroitement sympathisé depuis quelque temps quand il vint me demander de travailler avec lui sur un nouveau projet. Le genre de proposition qui se refuse difficilement…

Nous voici donc réunis, commençant notre exploration de l’influence des liquides plus ou moins alcoolisés sur la créativité scénaristique, qui fera d’ailleurs bientôt l’objet d’une étude scientifique assez poussée (mais nous avons besoin de beaucoup de recul). Dans un premier temps, nous sommes partis sur l’idée de faire un polar urbain, dans lequel James Last, un jeune flic new-yorkais à demi indien, se découvre petit à petit un héritage chamanique, au fur et à mesure qu’il est confronté à des phénomènes paranormaux reprenant les thèmes classiques des loups-garous, des vampires, du vaudou et autres réjouissances. Bon, nous voilà partis, comme en 14, dans les impasses sordides entre les buildings à faire courir notre héros après une belle louve, sauf que…

Sauf que l’ami Éric, New York, ce n’est pas son univers, ou alors revisité par Roland Emmerich, avec des ruines et des arbres morts partout. Donc lorsque nous avons présenté le projet chez Dargaud, nous n’avons pas senti un grand enthousiasme : ce n’était pas mal mais ne correspondait pas vraiment à un univers « stalnérien ». Et ils avaient raison.

Nous étions quelque peu dépités, mais prêts à repartir sur autre chose. Nous nous retrouvons donc chez moi, et, ce jour-là, je revenais de visiter un très vieux monsieur qui vivait ses derniers jours, et qui m’avait fait ce jour-là un splendide cadeau. Son père avait fait Verdun, et lui avait légué un magnifique ouvrage de 1933, recueillant le témoignage de tous ceux, du plus modeste des soldats au plus gradé des officiers, qui avaient vécu cet enfer. Je retrouve donc mon Éric avec ce livre sous le bras. Il me dit : « Tiens, tu t’intéresses à la Grande Guerre, toi aussi ? » Et c’est là que j’ai eu cette réplique légendaire : « Ben oui… Pourquoi ? »

Nous y voilà donc : pourquoi 14-18 ?
Premièrement pour des raisons familiales qui touchent d’ailleurs toutes les familles françaises : Éric avait un arrière-grand-père, du côté allemand, et des grands-oncles, du côté français, qui sont morts au Chemin des Dames. Pour ma part, les Pierre Boisserie qui ornent les monuments aux morts de Dordogne sont légion. Explorer cette époque était donc une manière de leur rendre hommage.

Ensuite pour des raisons humaines : les hommes qui ont vécu cet enfer, dont beaucoup ne sont pas revenus (10 millions d’hommes dont 1,4 million de Français), ont fait preuve d’un courage que nous aurions bien du mal à trouver de nos jours. Leurs témoignages sont bouleversants et fort dérangeants pour nos vies confortablement consuméristes.

Enfin, pour des raisons politiques : la Grande Guerre est l’événement fondateur de la mondialisation et de tous les problèmes politiques qui en découlent et qui occupent encore aujourd’hui les gros titres de l’actualité. La France, La Grande-Bretagne et les États-Unis ont pris des décisions politiques avant tout pour défendre leurs intérêts économiques bien plus que pour préserver la paix entre les peuples ; et l’Irak était déjà convoité par les grandes puissances mondiales pour son pétrole, comme nous le verrons dans le Cycle du Tigre qui débute en septembre. De quoi alimenter des scénarios en explorant la face cachée de cette guerre, où les espions ont joué un rôle primordial.

Et hop !
C’était reparti pour un tour. Nous avons ressorti la bouteille de cassis et refait de la glace pilée et nous avons commencé à laisser notre imagination arpenter les tranchées du bourbier du nord de la France. Une idée s’est rapidement imposée : et si on conservait cette histoire de jeune chaman qui s’ignore et que les événements vont révéler ? Un chaman dans les tranchées ? Après tout, pourquoi pas ? Le personnage de Brad Pitt dans Légendes d’automne a fini de nous convaincre que c’était une bonne idée. Ajoutez à cela une dose d’espionnage, des histoires de famille, une quête initiatique, du vin de Cahors, alors servi à la cour des tsars, et le reste est venu tout seul…

D’autant plus qu’à l’époque, j’avais déjà sous le coude le scénario d’Eastern, qui raconte les tribulations d’un jeune Français en 1825 dans son périple depuis sa Bretagne jusqu’en Sibérie, à la poursuite d’un fabuleux trésor caché au cœur de la cité de Baba Yaga. L’histoire plaisait bien à Éric, mais il préférait travailler sur un scénario venant de nous deux. Nous avons alors commencé à consciencieusement piller le scénario d’Eastern pour alimenter celui de Cazenac en imaginant des liens entre les personnages de nos différentes séries. Lorsqu’au début de l’histoire que vous allez lire, le jeune Étienne parle du premier des Cazenac, enterré sous la grande Croix du domaine familial, c’est de Guillaume, le héros d’Eastern (dessin de Héloret), qu’il s’agit.

Il restait à trouver un titre pour cette histoire
Éric habitant Cahors, et moi-même étant originaire du Sud-Ouest, nous voulions un nom qui sente bon la vigne et le confit de canard. J’ai donc pris ma carte de Dordogne et exploré tous les noms qui me semblaient bien sonner, pour finalement m’arrêter sur Cazenac, petit village surplombant le château de Beynac, l’un des plus connus de la vallée de la Dordogne.

La Croix de Cazenac…
Aucun doute possible, nous avions trouvé le nom générique ! Voilà maintenant sept ans que nous nous occupons de la destinée de cette famille hors du commun. Nous nous sommes depuis attachés à chacun d’eux en espérant qu’ils nous pardonnent toutes les péripéties que nous leur faisons vivre. Et ce n’est pas fini ! Les aventures de Guillaume, le premier des Cazenac, ne font que commencer, et, qui sait, peut-être un jour lirez-vous celles du dernier des Cazenac. Et dernier, en anglais, se dit « last », comme James Last…

Pierre Boisserie

visuels © Stalner - Boisserie / Dargaud
texte © Pierre Boisserie / Dargaud

vendredi 7 novembre 2008

Entretien Auracan.com (5/5) Du dessin et du style - 2008

« Avec le scénario, un album me demande environ quatre mois de travail. »
Propos recueillis par Manuel F. Picaud en août 2008

Côté dessin, êtes-vous vraiment autodidacte ?
Oui, j’ai juste pris des cours de nu pour la préparation du concours des Beaux-Arts. Ça m’a manqué de ne pas faire une école parce que j’aurais gagné du temps. J’ai appris autrement. Je n’aime pas forcément ce que je fais, mais j’aime l’acte de création, l’émotion qu’elle dégage, le plaisir qu’elle me donne. Et parfois ça peut toucher au sacré. Quand je dessine un arbre, je deviens l’arbre. Je touche aux fondements de l’univers. Après, tant mieux si le résultat est beau, mais là n’est pas l’essentiel.

En vous regardant dessiner, on dirait presque que vous recopiez ce que vous imaginez…
C’est un peu cela. J’ai un peu de mémoire visuelle de ce que je dessine. Mais en même temps, ce que voit le cerveau, la main ne le reproduit pas toujours aussi bien qu’on le voudrait ! J’ignore si les autres dessinateurs fonctionnent comme cela, mais je vois le résultat possible de mon dessin. En dédicace, je mime parfois ce que je pourrais faire et je dis aux lecteurs que je pourrais faire ceci ou cela et dans ma tête je vois ce que c’est, mais eux ne voient évidemment rien – c’est un peu drôle mais moi je le vois effectivement.

Est-ce pour cela que vous faites peu de travaux préparatoires ?
Je n’arrive pas à faire comme certains. J’ai vu les travaux préparatoires de Ted Benoît quand il a repris Blake et Mortimer. Quand il dessinait une pièce, il préparait d’abord le plan de la pièce avec la position de chaque objet. Fou ! Moi, je triche complètement. Je vois bien dans les films : ils font fabriquer des chaises plus petites ou plus grandes pour travailler des effets visuels à la caméra. Il faut tricher tout le temps. En dessin, c’est facile de changer la taille des objets ou de faire de faux éclairages.

Votre style a récemment évolué avec le T3 de La Liste 66 et le T4 de Voyageur : vous avez abandonner l’encrage…
Oui, je me plais à fonctionner comme cela. J’ai toujours des craintes, mais j’aime bien effectivement ce style plus naturel, moins figé. Je n’ai pas fait un changement révolutionnaire, surtout en cours de série. Je travaille avec un crayon noir : ça fait donc des noirs assez noirs. Mais le dessin est plus dynamique. Cela a renouvelé mon plaisir sur La Liste 66 qui m’ennuie à dessiner car cela est trop contemporain. Je préfère dessiner des ruines, de vieilles maisons et la nature. Dans le T3 de La Liste 66, j’ai trouvé cette inondation fort judicieuse. Et heureusement qu’il y a aussi les vieilles voitures…

Sur La Croix de Cazenac et Flor de Luna, vous avez choisi d’ailleurs de partager le dessin avec Siro et Éric Lambert. Comment le vivent-ils ?
J’ai l’impression que cela se passe bien. Je sais que c’est un peu des vacances pour Stéphane [Siro, ndlr]. Il encre, il s’amuse ! J’ai une grande préférence pour le découpage et le dessin au crayon par rapport à l’encrage. Je n’ai aucune patience avec une plume et avec de l’encre, mais je l’ai avec le crayon. Je suis capable de faire des choses beaucoup plus compliquées au crayon en faisant vraiment attention, tandis qu’à l’encrage, ça m’ennuie tout de suite. Au crayon, je peux gommer, ciseler. C’est comme si j’avais de la terre glaise que je peux modeler et remodeler.

Vous avez aussi le don de découper rapidement vos planches…
Certains vivent très difficilement la mise en page. Mon découpage n’est pas génialissime, mais il vient vite et se tient à peu près. Mon dessin est assez classique, mon découpage ne l'est pas toujours. Je n’hésite pas à réaliser des cases de tailles différentes, à bouger la mise en scène et tout cela, je le fais effectivement vite. Je suis un peu contradictoire. D’un côté, je sais que c’est mon rythme. De l’autre, j’ai l’impression d’aller trop vite, de céder à la facilité de mon propre élan.

Vous êtes considéré en général comme un dessinateur plutôt rapide. Combien de planches réalisez-vous en moyenne par mois ?
J’ai un peu baissé de rythme, mais je tiens à peu près 15 planches par mois. Donc, avec le scénario, un album me demande environ quatre mois de travail.

visuels :
La Croix de Cazenac, illustration inédite © Stalner - Boisserie / Dargaud - courtesy Galerie Daniel Maghen ; extrait de la planche 9 de La Liste 66 T1 © Stalner / Dargaud ; Flor de Luna T2, extrait de la planche 13 © Lambert - Stalner - Boisserie / Glénat
interview & photo © Manuel F. Picaud / Auracan.com

jeudi 6 novembre 2008

Entretien Auracan.com (4/5) Travailler à plusieurs - 2008

« J’aime bien travailler en équipe ! »
Propos recueillis par Manuel F. Picaud en août 2008

Avec votre frère Jean-Marc, vous êtes rapidement devenus auteurs complets en créant la série Fabien M. chez Dargaud...
Nous avons toujours aimé raconter des histoires. J’ai l’impression que mon frère s’en passe aujourd'hui, puisqu’il ne scénarise plus... Pour moi, c’est impossible de ne pas être à l’origine de ce que je dessine. J’aime vraiment beaucoup qu’une idée née dans mon imagination se concrétise sur le papier et devienne quelque chose de réel. Fabien M. ou Étienne de Cazenac existent vraiment. Ce sont des personnages que j’ai au fond de moi et qui ont presque pris leur envol. Ils existent même en dehors de moi.

Vous avez arrêté la collaboration avec votre frère Jean-Marc...
Au cours de la série Le Fer et le Feu, Jean-Marc a souhaité poursuivre seul son chemin et moi le mien.

Et vous avez depuis démarré une fructueuse collaboration avec Pierre Boisserie. Comment l’avez-vous connu ?
Nous nous sommes rencontrés au festival de Buc, il y a plus de 10 ans. Pierre était dans l’organisation de ce festival, et on a d’abord parlé de son métier de kiné, un beau métier. Nous avons rapidement sympathisé. Ensuite, il m’a montré les choses qu’il faisait, et je lui ai proposé de travailler ensemble...

Vous aviez besoin de retrouver quelqu’un avec qui travailler ?
J’aime bien travailler en équipe, écrire des co-scénarios. Avec Pierre, on a un fonctionnement très particulier qui me plaît. Je ne sais pas si j’ai envie de le faire avec d’autres. Avec lui, cela se passe bien ! On se connaît bien, il connaît mes défauts, je connais les siens : si j’en ai très peu, il en a beaucoup ! [rires]

Parlez nous du fonctionnement particulier qui existe entre vous deux…
C’est un fonctionnement qui n'est pas sérieux du tout : nous travaillons comme des mômes ! Nous nous réunissons et nous nous racontons une histoire. Nous créons plutôt des synopsis agrandis que des scénarios extrêmement construits. Nous aimons rester libres. Surtout moi, côté dessin. Je m’accorde toujours le droit de rajouter des idées. Bien sûr quand nous travaillons ensemble, je l’appelle et nous en parlons. Lui aussi quand il rajoute des choses aux dialogues. Quand nous travaillons ensemble, nous établissons l’histoire, je fais le découpage – étape importante qui donnera le rythme – et il écrit les dialogues tout à la fin après les couleurs. C’est un autre truc que j’avais instauré. Ça fonctionnait déjà comme ça avec mon frère. Quand je dessine, je sais ce que les personnages vont dire, mais je ne leur mets pas encore les mots en bouche. Je vois après. C’est l’ajustement.

À quoi tient l’osmose qui existe entre vous et Pierre Boisserie ?
On a établi une fois pour toute une règle : on ne garde une idée que si nous sommes d’accord tous les deux. Sachant qu’on est assez objectifs, on reconnaît l’avis de l’autre, on ne met pas notre orgueil au premier plan. Et on s’amuse plutôt bien quand on écrit. Ensemble, on sort les idées essentielles. On construit une grosse ossature. Ensuite, Pierre affine un peu lorsqu’il réécrit. J’affine à mon tour quand je découpe. Il finit d’affiner, il fait la dentelle autour quand il fait les dialogues. On a à la fois un travail collectif et individuel...

... et alternatif…
Oui, on a une grande part de liberté chacun. Et, à la fin, nous obtenons une route qui serpente et qui tient bien !

C’est tout de même un fonctionnement assez atypique...
C’est sûr ! On est à la fois très différents et en même temps, nous avons en commun une culture proche. Certes, cette culture n’est pas la même. Pierre a lu plus de romans de science-fiction et de polars ; je suis plus classique, même dans ma formation. Je suis plus intéressé par la philosophie, les religions ; Pierre connaît davantage la musique. Il est très fort en comics, moi pas du tout. Mais nous avons une même curiosité ; il me semble qu’on se complète parfaitement. En tout cas, au niveau boulot, cela se passe vraiment très facilement. Il n’y en a jamais un qui essaye de passer devant l’autre. Notre règle n’est pas simple. C’est pour cela qu’on réfléchit le moins possible chacun de notre côté pour garder notre spontanéité ensemble et éviter qu’on s’attache à une idée sur laquelle on a réfléchit seul. Après, si l’autre ne le ressent pas, c’est plus dur. Alors dès que j’ai une idée, je l’appelle. Pareil pour lui, il m’appelle dès qu’il a en une. Mais la plupart des idées, on les a quand on est ensemble.

Au final, à quoi ressemble vos synopsis ?
Nos histoires tiennent en deux pages et demi. Après, je fais mon découpage. Certains pourraient peut-être dire qu’on manque de rigueur, mais nous ne le sentons pas comme cela. C’est notre façon et notre plaisir de travailler. Et pour nous cela fonctionne. Peut-être pourrions nous être meilleurs si nous faisions différemment, mais ce n’est pas sûr. En tout cas, nous aimons cette façon qui est la nôtre.

En terme d’écriture, vous travaillez aussi bien en équipe qu'en solo. Ressentez-vous le besoin d’alterner ?
J’aime beaucoup travailler en équipe. Pour le partage, l’émulation, ou tout simplement le plaisir de travailler ensemble, de trouver des idées différentes, d’appartenir à un groupe, de faire mieux. Je n’ai pas vraiment réfléchi à la question... Je le fais simplement parce que cela me plait. Ça me plait de le faire avec Pierre Boisserie et Éric Lambert sur Flor de Luna, ou avec Siro sur La Croix de Cazenac, ou avec les autres sur Voyageur. Et cela me plait d’être tout seul sur d’autres projets. Je suis comme un marin : parfois j’ai envie d’être tout seul sur mon bateau, et parfois de naviguer à plusieurs. Il ne faut pas tellement chercher plus loin que cela.

visuels : extrait de Le Fer et le Feu T3 © Éric et Jean-Marc Stalner / Glénat ; illustration Fabien M. © Éric et Jean-Marc Stalner / Dargaud - courtesy Galerie Daniel Maghen ; extrait de Voyageur T2, cycle Futur T2 © Stalner - Boisserie / Glénat
interview & photo © Manuel F. Picaud / Auracan.com

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